Le football féminin à travers le “Gadji FC”
“Réintroduire les femmes dans l’espace public par le biais du sport.”
Photographie : Hugues Laurent
Nous avons créé le blog de Maison Lilith dans le but de mettre en lumière les femmes et les communautés les moins représentées à travers le prisme du sport, et ainsi mieux comprendre sa portée artistique et sociologique. Pour notre premier article, nous nous sommes intéressées au travail de Manon Balay, alias Gadjika, artiste visuelle mais également fondatrice du GADJI FC : une équipe de foot féminine qui revendique le droit de jouer pour tous. L’occasion à travers ce portrait de revenir sur l’histoire de ce sport, encore trop peu médiatisé, alors qu’il répond pourtant aux mêmes règles et conditions physiques que lorsqu’il est joué par des hommes.
L’histoire du football féminin : Doucement mais sûrement …
Alors que la Fédération anglaise de football (The Football Association) est créée le 26 octobre 1863, ce n’est qu'en 1881 qu’a lieu l’une des premières rencontres internationales féminines, qui opposa l’Écosse à l‘Angleterre. De nombreuses rencontres se tiennent la même année, et connaissent un grand succès auprès du public. Il faudra cependant attendre 1917 pour qu’en France le premier match féminin ait lieu. Et le succès n’est pas au rendez-vous … Le football féminin se voit même persécuté tant sa pratique se voit être considérée comme nocive pour les femmes. Il était alors rigoureusement interdit par plusieurs régimes.
Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale, et plus précisément à la seconde moitié des années 1960 que l’on assiste à une renaissance du football féminin. Enfin en 1970, une première Coupe du monde féminine se tient, et la FIFA et l’UEFA reconnaissent officiellement le football féminin. Des compétitions plus officielles voient alors le jour, comme le « Championnat d’Europe de football féminin » et la « Coupe du monde de football féminin ». Depuis de nombreuses Coupes du monde féminines ont eu lieu dans le monde entier : la dernière remportée par les Etats-Unis, en 2019, se tenait d’ailleurs en France.
Le British Ladies Football Club,1895
Le Gadji FC, ou comment se réapproprier l’espace public par le foot ?
Si l’on observe que le football féminin professionnel se fait une place tout doucement, (le chemin est encore très long), les terrains de foot publics, quant à eux, restent encore très largement colonisés par les hommes. Où sont donc les femmes dans l’espace public jouant tout simplement au foot ? En effet pas besoin d’avoir forcément des ambitions de Coupe de monde pour pouvoir jouer. Et c’est bien ce que Manon revendique et ce qui lui tient à coeur :
« Pour les filles, t’as soit le club qui est hyper intense, soit rien. Alors que les mecs ont plein d’alternatives, avec des équipes intermédiaires et amateurs. Moi ce que j’aime c’est vraiment le côté amateur, c’est ça que je trouve hyper beau à défendre. Même dans la peinture, je kiffe tout ce qui est naïf. Le «fais du mieux que tu peux» c’est cet aspect là que je défends. C’est pas parce que tu n’as pas un niveau incroyable que tu n’as pas ta place sur un terrain ou que tu n’as pas le droit de jouer. Il n’y a pas à être meilleur et on a pas à gagner nos places pour faire partie de la société. C’est compliqué de jouer sur un terrain. Mais nous, même si on est une équipe de filles, même si on a pas le niveau de Zidane, au final on arrive très bien à jouer. On joue avec tout le monde : hommes, femmes, non binaires … Et ça marche très bien.»
L’histoire de la création du GADJI FC est intrinsèquement liée aux questionnements émergents du mouvement MeToo. L’une étant la manière dont les femmes pouvaient reprendre leur place dans l’espace public. Pour Manon, le sport y apporte une réponse concrète :
« Le sport collectif c’est une super manière de réintroduire les femmes dans l’espace public. Ce qui est génial en plus avec le foot, c’est qu’il y en a dans tous les quartiers. C’est un sport populaire que tu peux faire dans le monde entier. C’est également un sport qui inclut tout le monde : on peut jouer entre filles, en groupe mixte, mais également intergénérationnel. Je trouve que c’est une super réponse aux questionnements féministes actuels. Avec le GADJI FC je voulais d’abord créer un groupe secure avec des meufs, mais aussi progressivement l’ouvrir à d’autres équipes qui peuvent être mixtes, masculines, non genrées … »
Donner aux femmes un “safe place” pour jouer librement, créer des liens forts à travers une équipe animée par la même passion et générer des rencontres ouvertes sur les problématiques sociales actuelles, le projet du GADJI FC regroupe toutes ces dimensions. Mais à l’origine de tout cela Manon insiste sur sa volonté de rendre le football accessible à des filles qui n’osaient pas, et qui n’auraient probablement jamais joué au foot sans la création de cette asso. Une manière de réaffirmer son droit, sa place, et sa voix :
« Sachant que les femmes qui ne jouent pas aux foots ont du mal à s’imposer dans un espace public, qu’elles ne se sentent encore pas légitimes, elles se sentiront encore moins légitimes avec un petit niveau. Et en fait justement il faut se dire qu’on a le droit. Si on te donne pas la place, tu dois la prendre. »
Photographie : Hugues Laurent
Le sport féminin : Tout à créer
Le monde du foot reste aujourd’hui un monde d’hommes et a, en effet, un énorme travail à faire sur l’intégration et l’accès de ce sport aux femmes. Et c’est d’ailleurs à travers l’initiative lancée par une célèbre marque sportive, d’organiser un tournoi mixte (mixité obligatoire pour jouer !) que Manon a réellement découvert l’univers du football :
« Ils organisaient tous les mois des tournois avec un quotas féminin. Le match n’avait pas lieu si l’équipe n’intégrait pas au moins une fille sur le terrain. C’était une manière de les obliger à intégrer les filles à ce sport. A ce moment là je faisais un stage dans une boite de prod et du coup on m’a proposé d’être le quota féminin. A travers cette expérience je me suis aperçue que tous les mecs pratiquement avaient une équipe, même entre potes. Ça leur permettait de rencontrer des gens, ça leur faisait un réseau autre que celui du travail ou que des soirées. J’ai réalisé que ce truc de brassage de réseau autour d’un sport collectif ça n’existait pas vraiment pour les filles. Je me suis dit que ça serait cool de l’ouvrir encore plus, que ça devienne vraiment quelque chose de très large. »
Si le football féminin commence enfin à intéresser le public, cela reste toujours beaucoup plus dur pour une femme que pour un homme, encore aujourd’hui, de vivre de sa passion. De nombreuses athlètes, à un niveau professionnel, sont obligées d’avoir un petit boulot à côté de leur pratique afin de vivre décemment. De fait, répondant à la loi du marché, le sport féminin reste sous représenté, et donc moins rentable financièrement. La ministre Marlène Schiappa avait d’ailleurs mis en lumière ce problème, sans pour autant trouver de solutions satisfaisantes à ce sujet : ” En 2012, le sport féminin, c’était 16 % des retransmissions sportives, en 2016 c’était 20 %, la trajectoire est intéressante. Mais les femmes constituent 52 % de l’humanité. Demander 50 % des retransmissions, ce serait déjà un compromis, on pourrait se mettre d’accord sur ce chiffre “, a expliqué Marlène Schiappa. La dernière Coupe du monde féminine avait cependant été pour la première fois médiatisée et avait connu de bonnes audiences. Manon reste optimiste à ce sujet :
« Je prends beaucoup comme exemple le tennis : il y a quelques années le tennis était exclusivement masculin. Mais aujourd’hui un match avec Serena Williams sera autant regardé qu’un match avec Nadal. C’est juste que ça va prendre du temps. Forcément il faut des efforts financiers pour que les filles puissent travailler dans les meilleurs conditions possibles. Par exemple, aux Etats-Unis la culture foot elle est très féminine. Les mecs s’intéressent principalement au football américain donc les filles ont pu s’emparer du football et elles ont de super niveaux. Là-bas c’est très regardé et très valorisé. Ce n’est pas vu du tout comme un truc masculin de faire ce sport. Donc ce sont des perceptions qui peuvent changer. Quand je vois Serena Williams je me dis que tout est possible."
Le discours optimiste de Manon sur les changements en marche est également lié à l’histoire du sport féminin. En effet, le monde du sport ayant exclu les femmes de l’entrainement pendant très longtemps, et le rendant encore difficile aujourd’hui, les femmes doivent rattraper un retard de plusieurs années. Là où dès leur plus jeune âge les petits garçons se retrouvent avec un ballon de foot sous le pied et des petits soldats entre les mains pour jouer, les petites filles doivent elles revendiquer leur envie et droit de jouer « à des sports de garçon ». Cette exclusion se perçoit très clairement même dans le champ fictionnel. Lorsque l’on sait le poids de la fiction comme source d’inspiration, surtout dans l’enfance, et qu’aucun modèle féminin n’est proposé il rend très difficile à une fille de se projeter dans le monde avec un ballon. Manon, qui est aussi artiste visuelle, a eu conscience de ce déséquilibre, lors de sa première exposition à Paris qui avait comme thématique le football :
« L’iconographie footballistique n’intègre jamais les femmes. Et j’ai hâte qu’il y ait enfin une icône du football française. Comme Zidane, qui a énormément inspiré, qui a fait rêver beaucoup de gens, mais au féminin. Parce que des icônes masculines, il y en a à la pelle. Et la plupart des gens ne sont pas capable de citer une seule joueuse de football. Mais il faut se dire que ça va venir parce que ça fait pas si longtemps que les filles peuvent jouer … »
Si la capitaine de l’équipe GADJI FC, a eu quelques rencontres désobligeantes et a fait l’expérience du sexisme dans son parcours sportif, elle tient cependant à reconnaitre que beaucoup d’hommes ont soutenu leur équipe et les ont aidé . Elle dit aussi ne pas avoir été victime de sexisme depuis qu’elle a crée le GADJI FC et aurait même fait de très belles rencontres masculines. Elle prône la patience, la constance dans ses efforts comme moyen de « gagner du terrain ». Pour elle ces obstacles sont similaires à ceux que l’on rencontre dans le milieu de l’art et partout ailleurs dans la société. Et même si parfois ils sont éprouvants, ils peuvent également être un moteur d’énergie et de création incroyable :
« L’art et le sport pour moi ça fait ping pong tout le temps. Par exemple, au début, on avait pas d’argent pour les maillots. Du coup on a acheté des maillots chez Décathlon et j’ai peint tous les maillots à la main. Je pense que c’est un peu le truc de la débrouille et de rejoindre les deux univers qui finalement cohabitent très bien ensemble. »
La cohabitation de ces deux univers, artistique et sportif, Manon l’a symboliquement mise en place en prêtant son pseudonyme d’artiste, Gadjika, au nom de son équipe. La création du GADJI FC c’est l’insertion dans l’expérience du réel de ses problématiques artistiques. Une autre forme avec d’autres enjeux, certes, mais répondant à un même positionnement artistique :
« Le sport finalement c’est un peu comme l’art : c’est un espace dans la société dans lequel tu peux t’exprimer, exprimer tes envies, tes engagements … Et finalement, le GADJI FC c’est pas du tout un truc parallèle à ma vie d’artiste. C’est complètement relié à mes questionnements en art. Le nom par exemple fait le lien entre les deux. Et il y a aussi toute une partie de direction artistique qui est très en lien avec mon travail de peinture. Au final il y a des questions de territoires que tu peux avoir autant dans l’art que dans le sport. C’est juste : comment tu fais ta place dans la société, comment tu mérites ta place et aussi, faut-il vraiment la gagner ?
Photographie : Hugues Laurent
Gadji FC : Amateur mais compet’
Pour gagner sa place au GADJI FC il suffit de répondre à quelques critères de bases, inhérent à l’éthique de l’équipe : la curiosité, l’ouverture d’esprit mais aussi la détermination.
« Comme on joue ensemble depuis un moment et qu’on joue beaucoup, il faut quand même quelqu’un avec un petit niveau. Quand j’ai commencé à recruter je demandais pas de niveau particulier, mais aujourd’hui j’en demande un petit. C’est pas grave de pas avoir fait du foot spécialement mais j’ai envie d’avoir des gens assez déterminés, qui sont motivés. On est quand même assez compet, j’aime bien l’aspect dépassement de soi. Il faut que ça soit aussi des gens open, parce qu’on rencontre des gens de tout univers, donc on a besoin de gens ouverts et curieux. »
Si la notion de plaisir et de partage est le moteur du projet, il s’agit tout de même de faire preuve de constance et de persévérance dans son entrainement et d’assurer pendant les tournois et les rencontres. En effet, les joueuses du GADJI FC s’entrainent toutes les semaines, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige.
« J’impose au minimum un entrainement par semaine, même si on joue deux fois par semaine. En plus on fait un petit match pour celles qui ont le temps, ce qui n’est pas donné à tout le monde parce que certaines ont un emploi du temps plus rigide. Pendant l’entrainement, on fait deux heures minimum avec du cardio, du physique, des exercices en lien avec le foot et on termine par un match. L’idée c’est vraiment de se dépasser, de rentrer chez soi fatiguée et d’avoir progressé. »
Régulièrement le GADJI FC participe à des tournois ou rencontre une autre équipe pour disputer un match. C’est aussi l’occasion pour Manon et son équipe de rencontrer d’autres profils d’équipes et d’élargir leurs horizons :
« Mon objectif c’est d’organiser au moins une fois par mois une rencontre avec une équipe, mais avec un profil qui m’intéresse. On a déjà organisé une rencontre avec la team AutreMonde qui lutte contre l’exclusion sociale. J’aimerais beaucoup aussi organiser une rencontre avec les Hijabeuses, équipe composée de joueuses qui portent l’hijab. Donc à travers ces rencontres, toujours faire en sorte que le foot soit un prétexte pour rencontrer des univers différents et des assos. »
Actuellement, la situation sanitaires a rendu les entrainements et les rencontres extrêmement difficile à organiser. Seuls les mineurs peuvent jouer et il est interdit de se regrouper dans un espace. Il est même devenu pratiquement impossible de trouver des financements et des sponsors tant la situation économique s’avère chaotique. Mais Manon et son équipe ne lâchent pas leurs efforts pour autant et trouvent toujours un moyen pour s’entrainer « à la sauvage ». Manon a également plusieurs projets pour l’équipe :
« Je me suis fixée au moins une rencontre par mois avec une autre équipe et d’en faire un compte rendu vidéo. On a aussi décidé de faire des portraits des joueuses de l’équipe. L’idée c’est de trouver des gens avec qui jouer, avec des profils interessants. Par exemple j’adorerais jouer dans un centre pénitencier. Je cherche des gens que je n’aurais pas forcément la possibilité de rencontrer au quotidien. C’est beau l’idée de se réunir autour d’un sport. Même avec des gens qui pourraient avoir des idées très différentes des miennes, et de trouver un espace, qui est celui du foot, pour se rencontrer. Dans le sport, niveau féminin, il y a beaucoup de choses à créer, il y a tout à faire. »
Photographie : Hugues Laurent
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